La petite Suisse

    De la riche litanie de merveilles qui s’égrène entre le Quercy, le Limousin et le Périgord, Terrasson-Lavilledieu est, de toute évidence, une étape privilégiée. C’est la porte naturelle d’entrée qui ouvre sur la Vallée de l’Homme et l’universelle grotte de Lascaux, chapelle Sixtine de la Préhistoire. Avec son parterre de toitures d’ardoises accosté miraculeusement à la dantesque falaise du Malpas coiffée de sa basilique dédiée à Saint-Sour, apaisé par l’imperturbable, élégant et romanesque courant de l’eau de la Vézère, Terrasson-Lavilledieu présente, aujourd’hui, une renaissance providentielle.

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    A la fin du dix-neuvième siècle, le chroniqueur comparait la ville et le site à la « Petite Suisse ». Qualification justifiée, dans une certaine mesure, par l’aspect pittoresque que présentent les configurations multiples des paysages.

    Victor Grand, instituteur et historien, évoquait Terrasson-Lavilledieu ainsi : « Les magnifiques vallons aux gras et frais pâturages alternent avec les coteaux fertiles, les gorges sauvages et sombres contrastent avec les fiers sommets des hautes collines, les cimes arides succèdent aux montagnes parées d’une végétation luxuriante… » 

    Bel hommage qui, aujourd’hui, est ressuscité par un patient et délicat travail, à la fois de restauration et de bouillonnement d’initiatives, engagé durant la dernière décennie du vingtième siècle et dont les fruits sucrés en font un olympe.

    Bertran de Born ou Aimeric de Sarlat ou Elias Cairel, fiers troubadours, sont nés pas si loin

    Bertran de Born
    Bertran de Born
    1140-1215
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    Aimeric de Sarlat
    XIIe et XIIIe siècles
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    Elias Cairel
    né au début du XIIIe siècle - mort vers 1260

    Si, ici, nous sommes assurément en Périgord, on y assemblera une mosaïque d’influences, telles que les toitures en ardoises grises qui rappellent la Corrèze toute proche, comme les vallées à la foisonnante verdoyance et aux chemins forestiers et campagnards, si caractéristiques du Limousin, ou encore l’humeur méridionale de ses habitants imprégnée du Quercy voisin, véritable ouverture vers le vaste midi de la France. N’oublions pas que Bertrand de Born ou Aimeric de Sarlat ou Elias Cairel, fiers troubadours, sont nés pas si loin.

    Aux confins de ces trois régions, dans l’agréable contraste de ces pays, le Terrassonnais prolonge vers l’ouest le bassin de Brive par sa riche vallée de la Vézère. André Delmas, émérite historien de Terrasson, fut aussi le barde des lieux. Il voyait en Terrasson, la première plaine d’Aquitaine, marqué au nord par le joli bourg de Cublac, tout de brasier gris, assis en plein soleil, sur les dernières rides des côteaux limousins, proclamant face à ses châtaigniers, sa nationalité Corrézienne.

    Il vouait tout autant sa plume enflammée au sud de Terrasson, avec ses chênes rabougris accrochés à la rocaille calcaire du Quercy, venu jusqu’au bord de ces corniches abruptes, éparpillant dans ses vignes sa dernière pierraille ; tandis que la plaine tapissée de tabac, de maïs ou de topinambours, prend des allures méridionales.

    Et d’ouvrir ses yeux sur Terrasson ainsi : « C’est dans ce décor nuancé que Terrasson étage ses toits d’ardoises. »

    Véritable carrefour d’échanges qui embrasse toujours son temps, sans oublier son destin

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    L’identité Terrassonnaise est ainsi faite : colorée et bruissante, ouverte aux influences, industrieuse et prospère, véritable carrefour d’échanges qui embrasse toujours son temps, sans oublier son destin. Paysages, architectures et hommes y sont intimement liés, sans pour autant éblouir l’histoire autrement que par son énergie féconde à dépasser les épreuves. Près de vingt siècles d’histoire me contemplent, pourrait dire le visiteur  qui s’aventure dans le dédale de rues,  ruelles, courettes et jardins en cascade qui vont de la ville basse à la cité haute et qui se voit saisir, entre deux fragrances de buis, par les mystères de hauts murs enserrant, ici et là, de pétulants esquifs de verdure.
    C’est, plus près du ciel et des étoiles, qu’il sera récompensé, sa curiosité rassasiée, quand il sera face au panorama retenu par les moines bâtisseurs d’abbayes qui surent, il y a déjà quatorze siècles, que là, et seulement là, le doigt de Dieu serait protecteur.

    Un fragment de la Grande Histoire de l’humanité

    petitesuisse07 7d939A Terrasson-Lavilledieu, on se nourrit d’histoires et de légendes. Elles sont une forme raffinée pour braver les outrages de la médiocrité et de se rapprocher davantage du bonheur.

    Déjà, au sixième siècle, c’est un roi mérovingien, Gontrand, prévenu de la grande sagesse du Moine Sorus, qui avait choisi ce promontoire pour en faire un refuge dédié à la prière mais aussi au travail, rendit visite au futur saint homme, et lui donna les moyens de fonder une abbaye en ces lieux.

    Le pieux religieux aurait alors lâché des colombes lesquelles se seraient posées dans la vallée, là où coule la Vézère, et celui-ci  se serait  exclamé  : « Terra sunt »,  pouvant signifier « c’est une terre sainte », expression qui aurait donné son nom à la ville, Terrasson. Même si les linguistes et historiens tentèrent de la travestir d’une plus savante origine, cette légende est restée vivace et adoptée encore de nos jours. Comment expliquer, autrement que par le mythe que, en 1963, Terrasson fusionna avec la commune de Lavilledieu, toute proche. Si l’homme a sa place, ici, c’est par la volonté de Dieu, diraient l’oracle et le poète. Qu’il en soit donc ainsi.

    Alors, bien sûr, rien de grand ne se conçoit sans passion. Ici, à Terrasson-Lavilledieu, l’intime accord entre l’Histoire et le futur se nourrit d’un amour passionné avec les géographies du cœur et de l’esprit. Une passion exigeante et compliquée, un enthousiasme amoureux qui affirme son identité, sorte de clin d’œil sur l’échelle du temps et de l’espace, avec le sentiment assuré d’être un fragment de la Grande Histoire de l’humanité.

    Pascal Serre